En réalité la veine dans laquelle excelle le journal Charlie Hebdo est profondément antireligieuse, et donne depuis des années dans la provocation violente et parfois haineuse, en voulant ignorer superbement les blessures que ce genre littéraire extrême inflige fatalement à des populations peu formées au recul et mal équipées pour en prendre et en laisser. (...)
Il n’y a de vie paisible en couple, en communauté, en ville, en société et en démocratie qu’au prix d’une certaine retenue – on s’en veut presque de rappeler ce truisme. La publication des caricatures du Prophète de l’islam [ dans Charlie Hebdo janvier 2015 ] pouvait-elle longtemps rester sans effet ? La désinformation aidant, ces caricatures répétées devaient tôt ou tard produire des réactions violentes, étant elles-mêmes ressenties comme une agression. (...)
Notre conviction sous-jacente est que l’histoire comparée des religions et des iconographies, dans la mesure où elle est capable d’expliquer les convictions profondes et aussi les contradictions et les incertitudes de chacun des trois monothéismes, est en mesure d’apporter une contribution non négligeable à leur compréhension et à leur respect mutuels, et par conséquent à la paix du monde, qui ne réclame pas seulement que les armes se taisent, mais aussi que les images coexistent en paix.
Autant dire que nous militons en faveur d’une armistice puis d’une « paix des images » dont nous postulons qu’elle peut succéder à la « guerre des images » (...). Seules les lumières de la raison documentée peuvent aider au désarmement de ce qu’il faut bien appeler une véritable guérilla idéologique funeste.
(...) La réaction souvent scandalisée de ses fidèles tient au fait que l’islam est opposé à toute représentation artistique de Dieu, sous quelque forme que ce soit (dessin, peinture, mosaïque).
Quant à la position du christianisme, la croyance en un Dieu qui s’est fait homme en Jésus Christ, commune à tous les chrétiens, a bouleversé la donne.
Il est vrai que le christianisme a connu plusieurs accès d’iconoclasme, les deux derniers étant ceux de la Réforme et de la Révolution française. Mais le « principe image » n’a plus jamais été sérieusement remis en question, et la « civilisation de l’image » dans laquelle nous sommes entrés depuis plus d’un siècle doit sans doute beaucoup de son dynamisme et de sa légitimité au caractère foncièrement iconophile du christianisme.
Il reste à s’interroger de manière synthétique sur les pouvoirs énormes, mal maîtrisés et pas aussi bien connus qu’on pourrait le croire, que les divers registres de la communication de masse confèrent à l’image, dans quelque société que l’on vive, et à coup sûr dans toutes les sociétés où vivent les communautés religieuses monothéistes.
Nous conclurons par un plaidoyer en faveur de l’instauration d’une « paix des images » fondée sur quatre vertus, celles de remémoration, de rencontre, de retenue et de respect.
François Boespflug, dominicain, professeur honoraire à l'université de Strasbourg, théologien, historien des religions et spécialiste de l'histoire religieuse.
Extraits de "Religions et caricatures Les défis de la représentation", éditions Bayard, 2016.
aleteia.org 07/01/2016

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire