4 juillet 2018

NIETSCHE VERSUS LES BÉATITUDES



Jean Vanier, fondateur de l'Arche

Dans son livre La Généalogie de la morale, Friedrich Nietzsche (philosophe allemand athée, 1844-1900) attaque les chrétiens et s'en prend à l’un des textes majeurs de l’ Écriture qui fonde leur foi, le texte des Béatitudes. Ce texte véhiculerait une morale du renoncement, une exaltation de la faiblesse insupportable pour Nietzsche :
« Quand […] les asservis se mettent à dire, avec la ruse vindicative de l’impuissance : 
"Soyons différents des méchants, soyons bons !Et bons sont ceux qui ne font pas violence, qui ne blessent personne, qui ne commettent pas d’agressions et n’usent pas de représailles, qui laissent la vengeance à Dieu qui, comme nous, restent dans l’ombre, qui évitent toute espèce de mal, et qui d’une façon générale demandent peu à la vie, ainsi que nous faisons, nous les endurants, les humbles, les justes."

Eh bien, pour un homme froid et impartial, cela ne veut rien dire d’autre que ceci : 

"Nous les faibles, nous sommes décidément faibles ; il est bon que nous ne fassions aucune chose pour laquelle nous ne sommes pas assez forts."

– mais cet état de fait douloureux, cette sagesse élémentaire dont sont doués même les insectes (qui font les morts, pour ne rien faire "de trop", en cas de danger), […] a pris l’apparence pompeuse de la vertu de renoncement, de silence, de patience, comme si la faiblesse même de l’homme faible, c’est-à-dire son être, son activité, toute sa réalité unique, inévitable et ineffaçable – comme si cette faiblesse était un acte délibéré, quelque chose de voulu, de choisi, un exploit, un mérite. »
Partie 13 du chapitre « Bon et méchant, bon et mauvais »
Nietzsche mène ici l'une des plus grandes attaques contre la sagesse biblique : la faiblesse est insupportable car l’homme est fait pour être solide, pour montrer sa force et jouir de sa puissance. Toute autre morale ne serait qu’une duperie, un mensonge, une lâcheté de l’homme incapable d’être fort. 

Pour lui répondre, qui de mieux placé que Jean Vanier, fondateur de l’Arche, qui vécut toute sa vie avec des personnes ayant une déficience intellectuelle :
« Notre nature est ainsi faite : il faut que nous entrions, tôt ou tard, dans le monde de la faiblesse. Fragiles nous naissons ; fragiles nous mourons. Il serait vain de vouloir atténuer cette réalité éminemment humaine. Il existe une fragilité originelle dont on ne guérit pas. Jusqu’au bout, nous vivons avec elle. Du haut de mes 90 ans, j’en fais l’expérience quotidienne. Je peux témoigner qu’il arrive un âge où l’on se sent de plus en plus diminué. Mais je vais te faire une confidence : ce temps n’est pas plus triste qu’un autre, car c’est celui de la rencontre. Nous comprenons que nous avons besoin des autres. Nous découvrons la valeur et la beauté de leur présence. Le véritable miracle, à tout âge, c’est d’accepter ce que l’on est. La guérison, c’est d’être pleinement soi, aujourd’hui. Je prie pour que tu puisses reconnaître tous ces petits miracles du quotidien, qui donnent à nos fragilités leur poids de bonheur.                                                         
Jean Vanier dans une tribune parue dans Panorama, en mai 2018.
PRIXM  1er juillet 2018

Aucun commentaire: